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e Sette Galere  |

Chanter U lamentu di e Sette Galere

 

Le célèbre lamento qui raconte le naufrage légendaire au large du Cap Corse de sept galères parties de Barcelone pour Gênes est lié à l'histoire de la Corse. Il intéresse à la fois les historiens qui s'interrogent sur les fondements d'une légende qui rappelle que la Corse a été un lieu de tensions et de circulations intenses, les archéologues qui recherchent encore des traces du naufrage, les littéraires et les ethnomusicologues.

Ce chant, issu d'une tradition poétique orale d'où sortit un texte anonyme toscan datant vraisemblablement du XVIIe siècle fut transmis en 1911 dans « La chanson populaire de l’île de Corse », par Austin de Croze.

   

(Austin de Croze, La chanson populaire de l'île de corse, éd Librairie Honoré Champion, Paris, 1911.)

Télécharger l'extrait d'Austin de Croze à propos des Sette Galere

"Ecrite en toscan, la complainte, longue fresque épique 2 de 35 strophes,n’est que partiellement transcrite dans l’ouvrage d’A. de Croze. Sont enitalien, les strophes 1, 5, 15 et sur la transcription musicale la strophe 4; traduites en français les strophes 1, 4, 5, 8, 12, 29, 35; la plupart des autres résumées."

"Mais la légende interroge toujours les historiens. Le fait qu’elle rapporte mobilise des chercheurs et archéologues parmi lesquels le plus actif était sans conteste Claude Cazemajou-Pizzini , du hameau de Tollare, face à l’îlot du naufrage. L’ingénieur Claude Cazemajou-Pizzini  dirigeait la station de sauvetage en mer de Macinaggio . Féru  d’histoire en général et de celle qui concerne  son hameau de Tollare en particulier, il avait suivi un certain nombre de fouilles entreprises à son instigation au large du cap Corse, en 1997 d’abord,  dirigées par le professeur Villié,  puis au cours de l’été 2006 par son ami Gilles de la Brière passionné de recherches archéologiques sous-marines et habilité par la DRASSM."

"Dans l’article publié en 2007 sur le site https://cntollare.pagesperso-orange.fr/galeres.htm , augmenté par celui qui parait dans les « Actes des 17eme Journées Universitaires d’Histoire Maritime de Bonifacio » publiés aux éditions Piazzola en 2015 sous le titre « Naufrages , épaves et archéologies sous-marines »1 C. Cazemajou-Pizzini fort des recherches entreprises  notamment aux archives de Barcelone et de Gênes  et de leurs  résultats, réfute la date, le contexte et le lieu du naufrage . Il démontre que le fait relaté par G.B.Marzolaccio (une expédition sous le commandement du Duc amiral Andrea Doria vers 1550) ne correspond pas à l’histoire mais qu’il s’agiraitd’un fait postérieur (une escadre de 7 galères parties de Barcelone le 11 novembre 1693 pour se rendre à Gênes sous le 6 commandement du Duc de Tursis)7. Il en déduit que , comme cela se produit bien souvent pour les légendes, l’auteur inconnu aurait mêlé des faits distants de plus d’un siècle."

"Le professeur Antoine-Marie Graziani lorsque nous l’interrogions à ce sujet quelques temps après notre découverte du lamentu, nous faisait  remarquer que les faits rapportés dans la narration des Sette Galere n’était pas historiquement avérés et d’ajouter que le contexte mythique - essence même de la légende- renvoie à celui qui entoure E Sette Nave dans le golfe d’Ajaccio."

Télécharger l'article de Claude Cazemajou - Pizzini, ingénieur SUPELEC, Naufrages, épaves et archéologie sous-marine, 2015

Découverte du manuscrit :

"Nando Acquaviva fit une trouvaille inespérée à Mausoleo auprès de Fanfan Luiggi qui tenait de son père Antone un recueil de poésies manuscrites. Antone Luiggi, connu dans toute la vallée pour ses talents de poète-improvisateur possédait ce recueil où figurait la complainte des Sette Galere sans doute transcrite par lui même, comme les autres poésies."

"Dans ce recueil, un modeste cahier d’écolier quadrillé, numéroté, se trouvaient sous le titre « Le Sette Galere », consignées à la plume, en « lingua crusca» ou italien littéraire archaïque, les 35 strophes de la complainte. Une écriture assurée malgré quelques ratures, légèrement penchée, fine, sensible, émouvante. "

Nicole Casalonga

En 1998 Ghjermana de Zerbi et Mighele Raffaelli publient, à la Marge-Editions,  l’Antulugia di u Cantu Nustrale . 
Une somme comprenant les transcriptions des textes d’un important corpus de chants assortis de commentaires historiques, contextuels et esthétiques.  Leurs transcriptions musicales furent établies par Marie-France Boulanger . On y trouve, à l'intérieur, le Lamentu.

 

Antulugia di u Cantu Nustrale, Ghermana de Zerbi, éd Editions-La Marge, 1998

 

Antulugia di u Cantu Nustrale, Ghermana de Zerbi, éd Editions-La Marge, 1998 (double page et traduction de Ghjermana de Zerbi).

 

 Le Lamentu di e Sette Galere fera l'objet d'ateliers de traduction dirigés par les chercheurs associés de l'UMR LISA, en vue de sa publication et son adaptation scénique.

Chanter le Lamentu di e Sette Galere

L'association entre l'Université et le Centre National de Création Musicale Voce apporte au projet une double expertise scientifique, tant sur la conception poético-musicale du spectacle et les techniques d'interprétation que sur l'établissement et la traduction du texte anonyme toscan, datant vraisemblablement du XVIIe siècle et transmis en 1911 par Austin de Croze dans un recueil de chants traditionnels de la Corse.

Le projet de reconstitution intégrale du Lamentu di e Sette Galere poursuit un triple objectif :

- faire mieux connaître une pièce majeure du patrimoine poético-musical de la Corse, qui n'a été connu et interprété jusqu’ici que sous une forme très partielle,

- l’étudier scientifiquement dans une perspective interdisciplinaire afin de contextualiser ses conditions de production et de réception grâce au concours de musicologues, d’ethnomusicologues, d’anthropologues, d’historiens et de linguistes, notamment Francis Biggi.

- en actualiser les formes d’interprétation par un partenariat associant recherche et création à travers un programme pédagogique et culturel proposant à un large public des ateliers d'interprétation associant chanteurs, instrumentistes et spécialistes d’histoire de la musique et de la poésie.

La visée de restitution de ces travaux est double et sera concrétisée par la réalisation d’un concert-spectacle et d’une publication :

- Le texte intégral sera publié en édition bilingue dans la collection Estru Mediterraniu portée par la Chaire Esprit Méditerranéen-Paul Valery de l'Université de Corse. L’établissement du texte original et la traduction française inédite seront réalisés en partenariat par l’université de Corse et le Centre de Création Musicale Voce.

- La conception d'un spectacle expérimental fondé sur de nouvelles techniques d'interprétation et sur l'établissement scientifique du texte anonyme toscan, vise à enrichir et à valoriser ce patrimoine exceptionnel pour en pérenniser la transmission, et s'adresse donc au présent comme au futur. Le concert-spectacle final coïncidera avec les manifestations connexes du projet (Digenis Akritas et La Divine Comédie) afin d'organiser un événement d'ampleur capable de restituer l'innovation culturelle, la réappropriation des traditions, et le croisement des cultures.

Nicole Casalonga, du CNCM Voce, compose et dirige l'interprétation musicale du Lamentu di e Sette Galere. Dans sa présentation, ci-dessous, elle partage son rapport avec l'oeuvre, depuis sa découverte jusqu'à l'élaboration du projet.

La complainte des sept galères,  représentation symbolique d’une méditerranée à venir tragique ou vertueuse ? 

"Les recherches que nous entreprenions dans les années 1982/1983 sur le chant et le langage musical traditionnel m’avaient mise, pour ce qui me concerne, sur la piste du chant épique dont je recherchais obstinément l’existence.


Ce ne fut pas sans jubilation que j’en trouvai la preuve dans un petit opuscule que me remit un jour le berger poète Francescu Mattei. Il provenait de la bibliothèque d’une des plus anciennes familles de Balagna et lui avait été donné connaissant son amour pour la poésie. Son titre : « La chanson populaire de l’île de Corse ». Son auteur : Austin de Croze."

"«U lamentu di e sette galere » constitue un élément majeur non seulement pour témoigner d’évènements de la Corse génoise d’autrefois mais aussi enrichir de son flamboiement la narration chantée du répertoire insulaire."

"«Odyssée des vaincus», comme le nomme et l’argumente  le professeur Françoise Graziani,  où les références à l’épopée antique et  à l’histoire biblique témoignent de l’imprégnation des grands textes fondateurs, le lamentu par sa langue, par sa forme strophique semble faire partie d’un répertoire se situant à mi chemin du « colto » et du « popolare » et semble s’inscrire dans l’univers sensible que décrit le professeur Francis Biggi dans son article « Musa antica ,Musa plebea »

"C’est dans cet esprit qu’il m’a semblé pertinent d’y ajouter  une teneur inspirée de la basse de passacaille mais aussi de la basse du versu piuvisgianu et expérimenter différentes configurations : voce sole ou due voce a cappella ou accompagnée au clavecin, à la cetera d’arco, ou à la viole de gambe."

"A la suite de la découverte de la complainte, se succédèrent les étapes du travail d’analyse et d’interprétation : sur le texte, son sens, sa structure, son organisation sémantique; sur le musical, l’analyse strophique et métrique,  la prosodie ainsi que l’articulation mélodique inspirée de la déclamation en Corse du lamentu, comme pour d’autres genres du répertoire, où «l’union intime entre verbe et son » est « fondatrice du rituel »". 

"Quand, comment était-elle chantée, avec quelle articulation pour chaque strophe, dans quel contexte et par qui, pueta, cantadore, cantarinu?  Et pour quel public ou plutôt quel auditeur, un auditeur « ravi à soi-même par la profondeur polysémique du texte » ? Cette question qui reste ouverte nous aurait éclairé davantage sur l’interprétation et son ressort narratif mais nous permet aujourd’hui d’explorer une voie interprétative créant peut-être ainsi une nouvelle tradition ."

Nicole Casalonga 

Télécharger la contribution entière de Nicole Casalonga

Présentation de la mise en scène du spectacle des Sette Galere, dirigé par le scénographe Toni Casalonga.

"Ma responsabilité dans ce projet est de rendre visible ce lamentu, c’est-à-dire de transformer un concert en spectacle. Pour cela, j’ai choisi de travailler sur la représentation plastique de l’image que l’on peut se faire d’un récit épique, où la mémoire avec le temps se transforme, augmente de dimension tout en perdant de la densité jusqu’à rendre floue la frontière entre le mythe et le réel.

Le fait, après tout, est hélas banal : combien de naufrages dans cette mer ombrageuse qu’est la Méditerranée, et tout particulièrement dans ces parages que bat souvent un violent libecciu ! Mais les galères sont sept, chiffre magique par excellence, et portent dans leurs flancs six mille combattants. Une seule se sauve en fuyant, deux se fracassent sur les rochers, et les autres en réchappent de justesse.

Galère au XVIème siècle :

 

Le dispositif scénographique est donc constitué par sept voiles latines qui au début sont pliées au sol, puis s’élèvent suspendues à des fils. Elles sont le support de la projection de l’ombre d’une maquette de galère dont les rames sont animées. Cette maquette, de faible dimension, est visible par le public et représente le fait réel. L’ombre, elle, passant de la première à la seconde voile par transparence, puis à la troisième et ainsi de suite, grandit à la même proportion que le faisceau lumineux. La première voile mesure deux mètres, la dernière sept, et l’image qui, en traversant chacune des voiles augmente de taille et perd en précision, représente pour moi le processus même du récit épique.

Schéma de l'implantation de la scène :

 

Les musiciens et les chanteurs évolueront donc dans un espace fragmenté par ces voiles, séparées les unes des autres par un mètre, et pourront jouer, par les effets de lumière, soit de la transparence, soit de l’ombre portée, soit de la disparition. 

                A certains moments, suivant le texte, les voiles seront le support de projections d’images qui pourront illustrer des passages particulièrement suggestifs comme par exemple, à la strophe 25 dédiée aux galériens précipités dans l’abime, les damnés de la Cappella sistina.

Galériens :

                Autant les trois musiciens seront assignés à une place, autant les trois chanteuses seront mobiles et, selon les moments, tantôt réunies pour les polyphonies ou tantôt séparées mais chacune proche de l’instrumentiste qui l’accompagne pour les strophes monodiques.

                Comme les musiciens, les chanteuses seront sobrement vêtues de noir et porteront sur leurs épaules un grand châle de voile noir, dont elles se recouvriront la tête pour les trois dernières strophes (33, 34 et 35) comme pouvaient le faire les voceratrice.

                Une voix off dira la traduction en français pendant les moments où les instruments seuls préludent ou concluent, de manière à créer un continuum de transaction permanente entre le chant, les instruments, le texte, les images et l’espace.

                Toni Casalonga"

 

 

Page mise à jour le 16/02/2021 par BOURGEOIS BENJAMIN